Adieu Jean-Noël Fenwick
Je viens seulement d‘apprendre le décès de Jean-Noël Fenwick, survenu le 3 mai 2024, à l’âge de 73 ans. J’ai connu Jean-Noël en 1998. Le jour où j’ai arrêté de travailler dans la communication, je voulais, dorénavant, faire de la production de films, le cousin de mon amie d’enfance me téléphone et me propose de m’associer dans la société de production qu’il a créée, il y a trois ans, avec cinq copains. Je réponds oui. Sans réfléchir.
Tout va très vite. Une semaine plus tard, nous signons les contrats. Le lendemain, je pars à un festival de scénaristes à Aix-en-Provence. Je ne connais personne excepté un pote qui m’emmène au cocktail d’ouverture. La soirée terminée, les invités se dirigent vers leur hôtel, Le Roi René. Je les suis. Je dors dans un autre hôtel, mais j’ai envie de connaître le programme du lendemain.
Je suis seule, un peu perdue, dans le hall. Mon pote drague une fille au bar. Pour le laisser tranquille, je m’assieds avec un groupe qui s’est installé dans le salon. Leur conversation tourne sur les relations hommes-femmes. Chacun qui y va de son avis. C’est assez drôle. Joëlle Goron et Valérie Guignabodet, hélas décédée en 2016, deux scénaristes-stars pour la télévision, expliquent avec fierté leur indépendance et qu’elles refusent, qu’au restaurant, les hommes payent pour elles. Ce à quoi, toute de rose vêtue, avec ma mini-jupe et mes talons, je réponds de ma petite voix douce et quasi enfantine, que si un homme ne veut pas m’entretenir, je suis incapable de faire l’amour avec lui. Les filles se retournent et me dévisagent, interloquées, tandis qu’un grand mec, plutôt pas mal, se lève, fasciné, et me demande qui je suis.
— Je m’appelle Sylvie.
— Et que fais-tu Sylvie ?
— Je suis productrice depuis une heure, je lui réponds pour bien montrer mon ignorance en ce domaine.
— Veux-tu être ma productrice Sylvie ? Je m’appelle Jean-Noël Fenwick, j’ai écrit Les Palmes de Monsieur Schutz.
— Bravo, quel succès votre pièce, j’avais invité mes parents à la voir, ils avaient adoré.
— Je viens d’adapter une autre de mes pièces Potins d’enfer en film que je veux réaliser. Mon producteur est Yves Rousset-Rouard, qui a produit, entre autres, Emmanuelle et Les Bronzés, mais je préférerais travailler avec toi. J’aimerais également que tu deviennes la troisième femme de ma vie, la première était Charlotte de Turckheim, se vante-t-il.
— Faites-moi d’abord lire votre scénario !
— Nous avons déjà six millions de Canal+, ajoute-t-il.
Au lieu de lui répondre que j’adorerais être l’assistante de l’assistante de l’assistante de son producteur afin d’apprendre le métier, d’autant que je dois gagner ma vie, maintenant que j’ai arrêté la communication, je lui lance :
— Super ! Si vous m’obtenez un rendez-vous à Canal+ la semaine prochaine et qu’ils acceptent de nous donner de l’argent, je suis partante.
Le groupe nous regarde, médusé, par cet échange peu habituel.
Durant tout le week-end, Jean-Noël, qui n’arrête pas d’inhaler son spray antiasthmatique, me cherche partout en demandant, comme un fou, à chaque invité s’il ne m’aurait pas vue, ce qui devient vite le gimmick des festivaliers.
De mon côté, après avoir accepté de déjeuner avec lui le lendemain pour parler de son projet, je me cache. En effet, Jean-Noël qui, au demeurant, est très sympathique, est grand, imposant, insistant, têtu, épris, et sûr de pouvoir me séduire alors que je lui ai annoncé avoir un amoureux. Quant à Joëlle et Valérie, le samedi soir, dans la boîte de nuit, elles n’arrêtent pas de me dire, en riant, que finalement c’est super de se faire payer des verres par les garçons et que, promis, elles vont tester leur pouvoir sur les hommes en s’habillant, comme moi, en rose.
De retour à Paris, le désir de Jean-Noël de me conquérir lui donnant des ailes, il me téléphone pour m’annoncer, tout fier, que nous avons rendez-vous vendredi après-midi chez Canal+. Mes deux associés majoritaires sont impressionnés. Depuis trois ans qu’ils ont monté leur boîte, ils n’ont jamais obtenu un rendez-vous important. Dans le taxi, je les admire. Ils sont très beaux, plus jeunes que moi, superbement habillés. Et ravis que Canal accepte de financer le film à hauteur de cinq millions, moins que Rousset-Rouard car nous sommes des débutants, mais quand même cinq millions de francs, c’est génial.
Les semaines suivantes sont moins géniales. Jean-Noël me suis partout et cherche à tout instant à me voler un baiser dans chaque recoin du bureau ou dans ma voiture quand je dois le déposer. Je ne lui en veux pas, je peux comprendre qu’il soit tombé amoureux de moi. Pour le convaincre de ne plus me désirer, chaque fois qu’il veut me voir, je lui propose de déjeuner ou de dîner à La Maison du Caviar, l’une de nos cantines préférées avec mon amoureux, et je reste focus sur le fait que je suis uniquement sa productrice. Le montant conséquent des additions que je lui laisse régler, finit par espacer nos rendez-vous. Ouf, ma stratégie a marché.
L’agent de Jean-Noël me téléphone régulièrement afin que nous prenions une option sur son scénario. N’ayant pas envie d’avancer le moindre argent pour le moment, je finis par lui dire :
— Jean-Marc, tout le travail psychologique que je fournis auprès de Jean-Noël qui, avouez-le, est nécessaire afin qu’il devienne réalisateur, et toute la réécriture que je lui apporte sur son scénario, ont également un coût. Si vous voulez, on fait un échange marchandises, mon tarif contre le sien, ça vous va ?
— Celle-là, on ne me l’avait jamais faite.
— Vous n’avez jamais travaillé avec moi, Jean-Marc.
Après avoir obtenu gratuitement une option avec l’agent de Jean-Noël, du côté de mes associés, c’est plus compliqué. Ils veulent absolument que je leur trouve un distributeur, il est vrai que grâce à mon amoureux qui travaille dans la distributions de films américains, je les connais tous amicalement, et de l’argent chez France 2 ou France 3. Ce que je refuse catégoriquement.
— Maintenant, les garçons, nous allons être sérieux, et nous mettre vraiment au boulot, je m’évertue à leur expliquer. Vous avez bénéficié de ma chance du débutant, mais ça ne suffit pas, il faut y ajouter du travail. Sachez que jamais je n’irai demander de l’argent à qui que ce soit avec le scénario de Jean-Noël qui est mauvais. En revanche, j’ai parlé avec Sony Hardware qui est d’accord de nous prêter pendant deux mois leur première caméra numérique dédiée au cinéma qui coûte une fortune. Ce serait leur premier film entièrement tourné avec cette technique qui, j’en suis sûre, va révolutionner l’industrie cinématographique.
Je leur expose alors mon idée qui consiste à tourner durant l’été Potins d’enfer avec seulement les cinq millions de Canal+, chez Belle-Maman, c’est ainsi que je surnommais la mère de Jean-Noël, qui avait un château près d’Avignon, avec une équipe réduite de douze personnes, d’autant que nous n’avions besoin que de trois comédiens car il s’agissait d’un huit-clos dans une sorte de purgatoire. Nous avions Marie Trintignant et Julien Cafaro, je ne m’inquiétais pas pour trouver le troisième. Deux de mes associés, dont Julien, hélas décédé en 2021, qui maîtrisaient le numérique pour la télévision assisteraient Jean-Noël. Et tous les soirs, avec Jean-Noël, Belle-Maman, et les comédiens, je réécrirais de façon collégiale, mêlant fous-rires et improvisations, puisque Potins d’enfer était une comédie, les scènes du lendemain. À l’époque, je ne savais que je savais écrire, mais j’étais très inspirée par ma volonté de réussir ce film.
— Comme ça, en novembre, une fois que le film sera monté, nous aurons un ovni qui sera très drôle. Et là, je vous promets que je trouve un distributeur.
Mes associés n’ont jamais accepté mon idée. Ils ont préféré continué de me harceler afin que leur organise des rendez-vous avec des distributeurs ou des télés, ce que je refusais catégoriquement. Professionnellement, j’ai toujours gagné ma vie en étant un gage de qualité, je ne me voyais pas vendre un projet auquel je ne croyais pas.
Un mois plus tard, je leur propose de produire le premier film d’Arthus de Perguern, hélas décédé en 2013. Arthus voulait que je sois sa productrice, appréciant mes remarques sur son scénario. Après le rendez-vous avec son agent, devant la somme à avancer pour acheter les droits, mes associés ont refusé le projet alors que j’étais sûre que le film se monterait facilement. En effet, Grégoire Moulin contre l’humanité est sorti au cinéma en 2000.
— Ça fait beaucoup de morts, ajoute à l’instant mon mari à qui je viens de lire mon texte.
— Ben oui.
J’ai très rapidement quitté mes associés qui ne croyaient pas en mes qualités de productrice. Ils n’ont jamais réussi à monter le film de Jean-Noël, mais ont couché avec toutes ses copines comédiennes. Faut dire qu’ils étaient très beaux.
De mon côté, il m’aura fallu attendre cinq ans et d’autres déconvenues que je raconterai peut-être plus tard, ainsi que la publication de mon premier roman, Lettres à un monsieur, en 2003, pour prendre conscience que je savais écrire.
Sylvie Bourgeois Harel
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